L’écoféminsme, une nouvelle révolution ?

Myriam Bahaffou

L’écoféminisme semble être partout ces derniers temps : en première page de magazines prônant un « éco-développement personnel », en titre de festivals célébrant les liens soin à la terre et place des femmes … Mais quel est ce lien entre écologie et féminisme, deux luttes a priori complètement séparées ?

Malgré la récupération marketing qui est à l’œuvre, l’écoféminisme n’est pas une nouvelle mode, encore moins un lifestyle qui viserait à nous faire acheter de jolis débardeurs en cotons bio que des mannequins à la taille surnaturelle arboreraient fièrement.

Un des points de départ des pensées écoféministes peut être celui de l’invention du terme, qui semble apparaître pour la première fois sous la plume de Françoise d’Eaubonne en 1974[1]. Figure phare du féminisme en France entre les années 60 et 80, elle demeure aujourd’hui toujours peu connue, tout comme l’héritage écoféministe qui lui est lié. 

Mais l’apparition des premières luttes écoféministes sont difficiles sinon impossibles à dater : elles existent au moins depuis l’avènement de la « civilisation », c’est-à-dire du projet global de colonisation du monde. Ce dernier a pris des formes variées : destruction pérenne des populations, des sols, des cultures, des langues et des mémoires d’une part, et diffusion d’un modèle totalisant basé sur l’individualisme et l’oubli de la nature d’autre part. La mission (civilisatrice, donc) ne pouvait se développer sans s’appuyer fondamentalement sur le patriarcat et le capitalisme. C’est cette articulation entre trois structures de domination sans précédent dans l’Histoire (colonisation, patriarcat, capitalisme) qui a abouti à l’épuisement des ressources et l’exploitation des humain .es et non humain.es que l’on connaît aujourd’hui. Ainsi, les premières écoféministes (non auto-proclamées) ont été les premières victimes de cette imbrication des systèmes de domination, à savoir des femmes de couleur pauvres[2] qui agissaient contre l’industrie mortifère, l’agriculture et l’élevage intensifs qui ravageaient leurs vies, leurs terres, et celles de leurs familles. L’écoféminisme est donc un mouvement transversal, d’abord militant et décolonial. Décolonial car il se bat contre les effets d’une colonisation qui a durablement détruit des langues, des façons d’apprendre, de se soigner, de transmettre, de cultiver et de faire communauté propres aux peuples autochtones (et cela a eu lieu au sein même de l’Europe). Militant car il n’était pas question de jargonner philosophie ou analyses sociologiques, plutôt de se battre, risquer sa vie, pour défendre d’autres manières d’être et d’autres récits du monde. 

Qu’il s’agisse de la révolution verte en Inde – une période de forte augmentation de la production agricole dans les années 1960 et présentée comme LA solution aux problèmes de famine sévissant dans le pays-, de l’implantation de Monsanto dans toute l’Amérique Latine ou des essais nucléaires faits en toute impunité dans le désert d’Algérie entre 1960 et 66, la destruction du monde est actuellement perpétrée par une poignée d’hommes cisgenres blancs, riches, intouchables, à la tête d’institutions au pouvoir : c’est le difficile constat de l’écoféminisme. Et même quand certaines femmes ont accès à ces sphères de décision, l’attitude vis-à-vis du vivant demeure viriliste. On le voit encore très bien aujourd’hui : pour « réussir sa vie », il faut à la fois faire preuve de respect de la hiérarchie et d’ambition démesurée (ce qui signifie être capable d’écraser les plus faibles à tout moment), consommer, collectionner les commodités, et pourquoi pas, les gens. Se montrer insensible, avoir le sens du travail, un corps en bonne santé pour être productif, être heureux, invincible, aller de l’avant. Obéir au schéma cishétéronormatif, se marier, avoir des enfants, une belle maison, un travail qui paie bien, un diplôme reconnu, des employés sous ses ordres, un patrimoine à léguer, le dernier téléphone, voilà tout ce qui force l’admiration. Transformer mentalement toute créature en ressource, habiter l’espace et communiquer à la manière d’un colon sont les manières les plus brillantes de s’en sortir socialement dans nos sociétés patriarcales-capitalistes actuelles. 

Pourquoi une telle situation ? 

La socialisation masculine, c’est-à-dire la manière dont on apprend aux enfants à devenir des petits garçons puis des hommes, joue un rôle énorme. En effet, très tôt, ils comprennent qu’on attend d’eux qu’ils soient véritablement « virils » en transgressant des limites. Cette idée de transgression est fondamentale : elle peut se produire sur le corps des femmes,[3] le corps des autres espèces[4], sur des territoires géographiques[5], toutes preuves de « l’illimitisme mâle » selon les mots de d’Eaubonne. On leur défend de « pleurer comme une fille », de se montrer délicats ou sensibles ; finalement, il leur faudrait contrôler voire se détacher complètement de leurs émotions pour performer une masculinité acceptable. La conséquence est terrible : une des caractéristiques de la masculinité hégémonique devient cette insensibilité à la destruction ambiante. La généralisation d’un tel comportement entraîne alors une indifférence à des chiffres pourtant traumatisants : 90 000 km2 de forêts primaires en moins depuis 2014, 90% de gros poissons disparus depuis 1950, 9 millions de morts par an dues à la pollution de l’air. Cette indifférence aboutit à une considération la violence comme nécessaire voire naturelle, et à une acceptation de la structure profondément guerrière de notre société. D’ailleurs, l’Etat français, bâti sur la colonisation, maintenu par le capitalisme, et ancré sur le patriarcat, perpétue la violence en s’illustrant comme la sixième nation au monde à faire le plus de dépenses militaires : 50 milliards de dollars pour l’année 2019 à elle seule. Une somme colossale qui pourrait pourtant servir à construire de vraies infrastructures pour la justice climatique, à promouvoir des intérêts sociaux et féministes : c’est tout cela que dénonce l’écoféminisme, en appelant un changement systémique et non individuel. 

Pour résumer, l’extractivisme, le nucléaire, l’intoxication des terres aux pesticides mortifères qui tuent les écosystèmes comme les humain.es qui en font partie se font au nom des mêmes valeurs que celles du viol, de la traite, et de l’exploitation des corps (féminisés, racisés, handicapés …) Voilà la radicale affirmation de l’écoféminisme. Et ce n’est sûrement pas en prétendant à des postes de pouvoir ou en adoptant les récits du colonisateur que nous changerons les histoires du monde.

Des exemples nombreux

Des voix se sont donc élevées contre le patriarcat capitaliste qui assassine la planète, dont la violence inouïe se perpétue en premier lieu dans les « anciennes » colonies. En effet, ouragans, séismes, délocalisation et division sexuelle du travail, exploitation occidentale des matières premières et des humain.es ont fait des pays Suds , et des femmes en premier, les première victimes des effets les plus dramatiques de ce que l’on appelle timidement le « changement climatique ». « L’effondrement » auquel nous devrions faire face en Europe parce que nos étés atteignent désormais les 40 degrés sont un léger inconfort en comparaison à ce qui se déroule depuis des décennies en Afrique comme en Amérique Latine. Des femmes ont donc pris la tête d’assemblées de résistance pour une justice climatique globale[6] : Jasilyn Charger aux Etats Unis[7], Lorena Cabnal[8] au Guatemala, Vandana Shiva[9] en Inde, Wangaari Mathai[10] au Kenya, et bien d’autres ont démontré que le féminisme ne devait pas se construire contre l’écologie, bien au contraire. Ces héroïnes sont la preuve que le marché capitaliste du travail ne libère pas les femmes : au contraire, il suppose en fait systématiquement l’asservissement d’autres, sans parler de l’exploitation de la terre et des autres espèces. Ces femmes dénoncent également la blanchité du « marché du travail » et de l’économie : si les femmes blanches se sont senties « libérées » de la sphère domestique et ont gagné des droits lorsqu’elles ont pu prétendre aux mêmes postes à responsabilités que les hommes, c’est finalement toujours le même sale boulot (fabrication des matières premières, exposition aux produits toxiques, travail répétitif et peu valorisé) qui était relégué aux femmes des pays des Suds[11]. A une échelle locale, par exemple en France, les femmes racisées sont celles qui effectuent donc majoritairement le travail domestique (garde d’enfants, ménage, soins aux personnes âgées) que les femmes blanches « libérées » n’ont plus le temps d’accomplir, considérant cela comme une entrave aliénante à leur carrière.

Si des luttes écoféministes sur le terrain existent donc depuis longtemps, c’est dans les années 1980 qu’un tournant a lieu à travers la production théorique d’autrices anglo-saxonnes comme Val Plumwood, Ariel Salleh, Carolyn Merchant ou Starhawk, et l’émergence du mouvement altermondialiste. Ce tournant est pourtant mineur à l’échelle de l’écoféminisme global, puisqu’encore une fois les femmes brésiliennes afrodescendantes n’ont pas attendu l’université étasunienne pour comprendre l’intrication entre colonialisme et sexisme, entre destruction des terres et hégémonie blanche et masculine. Le racisme environnemental, l’augmentation des violences sexuelles lors de projets de construction de pipelines, les malformations des nouveaux nés ou la multiplication de fausses couches dues à la radioactivité ont été des enjeux de lutte par les peuples concernés depuis bien longtemps. Le terme « écoféministe » est alors à questionner : comment labelliser des luttes qui ne se désignaient pas par cette étiquette ?

Et dans l’hexagone ?

En 2020, le mouvement peine à se faire accepter en France où le féminisme mainstream semble avoir des difficultés à établir un lien entre justice climatique et rapports de genre. Serait-ce dû au fait que le féminisme en France serait tributaire d’une vision libérale, considérant en premier lieu l’accès au marché du travail ou l’égalité des salaires ? L’écoféminisme, qui milite lui pour une abolition complète du travail, une autosuffisance écologique soutenable et une plus grande proximité avec le vivant (parfois par une spiritualité assumée) est à l’opposé de ces valeurs . Il a donc fini par être caricaturé comme essentialiste, représentant une sorte de religion matriarcale vénérant la nature autant que les femmes, célébrant leurs corps et leurs utérus. Si cela reste une fausse définition de l’écoféminisme, il est vrai que le mouvement a eu à cœur de promouvoir une réappropriation de son corps comme partie d’un tout interdépendant. Ouvrant des pans méconnus de notre histoire comme la puissance des sorcières[12], l’écoféminisme nous invite également à repenser nos rapports au vivant, entre humains mais aussi avec les animaux, et nous fait redécouvrir des imaginaires et des engagements politiques résolument empathiques et coopératifs, tout en laissant une place à une rage légitime. 

Conclusion

L’écoféminisme est force et puissance de création, pas uniquement de lutte. C’est un fourmillement de récits qui en général ne sont pas invitées sur la scène de la narration. La récupération marketing du mouvement aujourd’hui vend des festivals sponsorisés par des groupes douteux ou des week-ends entre femmes blanches pour « reconnecter avec la nature » sont loin de la puissance subversive et politique de l’écoféminisme, qui appelle à une transformation de paradigme, d’imaginaires, et non une liberté de consommation capitaliste. 

La phase de l’écoféminisme à laquelle nous assistons me semble désormais être une queerisation du mouvement : en plus de dénoncer les dualismes raison/émotion ou corps/esprit qui ont façonné notre rationalité occidentale et coloniale, l’écoféminisme (ou plutôt les écoféminismes) se trouvent aujourd’hui nourris de pensées qui montrent que les femmes ne sont pas les seules victimes et résistantes des luttes féministes et écologistes. Alors la critique de l’hétéronormativité devient part de cette nouvelle écologie. Et le déviant, le monstrueux, l’anormal, deviennent des perspectives situées et marginales pour parler de la nature comme elle se vit concrètement dans des corps dissidents, et non dans des représentations d’une « Nature » fantasmée. Ainsi, les critiques queer et décoloniales commencent à bénéficier de la visibilité qu’elles auraient toujours dû avoir.

Bahaffou Myriam


[1] Le Féminisme ou la Mort (1974) est l’ouvrage où semble apparaître pour la première fois le néologisme « écoféminisme ».

[2] Personne « de couleur » est une façon de désigner en anglais (people of color) les populations noires, mais aussi latinas ou asiatiques. En bref, toutes celles qui subissent le racisme et la marginalisation sociale. En ce qui concerne la pauvreté, les femmes gagnent toujours en moyenne 24% de moins que les hommes, mais ce sont elles qui occupent 75% de l’économie informelle dans les pays appauvris où elles n’ont quasiment aucune chance de bénéficier de protections sociales dignes de ce nom. Par ailleurs, elles constituent environ 60% de la main d’œuvre agricole dans le monde mais ne possèdent que très rarement les terres.

[3] Les récents événements nous montrent que la culture du viol est omniprésente et qu’agresser sexuellement une femme n’empêche absolument pas la réussite sociale. 

[4] La science masculine occidentale (objective, rationnelle)  promeut une modification génétique infinie d’autres espèces animales ou végétales, vues comme des terrain d’expérimentation illimités, sinon une preuve de progrès. Pour une critique de cette position, voir Carolyn Merchant, The Death of Nature : Women and the Scientific Revolution, 1980.

[5] Cette appropriation territoriale s’exprime par la violence, l’importance et l’arsenal (physique ou légal) mis en place pour s’accaparer les terres d’autres peuples, autrement dit la guerre. La formule de Jules Falquet, qui parle de « complexe militaro-industriel », est particulièrement intéressante.

[6] Par « justice climatique » j’entends tous les enjeux sociaux produits par le dérèglement climatique et sa gestion désastreuse. Il s’agit de voir les inégalités et injustices liés au climat comme enjeux éthiques, moraux et politiques plutôt que comme un simple constat physique de « changement du climat ».

[7] Jasilyn Charger est une activiste engagée dans l’accès et la protection de l’eau par les communautés autochtones concernées par le développement de divers projets aux Etats Unis (entre autres l’oléoduc Keystone et le Dakota access Pipeline).

[8] D’origine Maya Q´eqchí´-xinka, Lorena Cabnal est une féministe communautaire qui lutte depuis plus de 10 ans pour les droits des femmes autochtones. Son combat contre les compagnies minières et pour les droits de sa communauté l’a aussi menée à devenir membre de l’Alliance contre la criminalisation des défenseur-e-s des droits humains et des richesses naturelles du Guatemala.

[9] Vandana Shiva est une figure incontournable de l’écoféminisme décolonial actuel. Elle lutte principalement pour l’autonomie des communautés paysannes indiennes, la transition vers une agriculture biologique, et la sauvegarde des semences détruites par le commerce capitaliste et la généralisation des OGM.

[10] Wangari Mathaai (1940-2011) était une militante kenyane qui a fondé le Greenbelt Movement, initiative politique de reboisement qui s’est étendue à toute l’Afrique. Ce mouvement a permis de redonner une autonomie financière et alimentaire à de nombreuses femmes vivant de l’agriculture.

[11] Les Suds, comme les Nords, sont des constructions conceptuelles qui permettent de montrer les rapports de domination qui se jouent à l’échelle planétaire. Parce que le Bénin n’est pas le Brésil, qui n’est pas la Thaïlande, il est d’usage de mettre ce mot au pluriel pour insister sur l’hétérogénéité des situations de ces pays, tout en insistant sur leur position subalterne vis-à-vis des plus puissants.

[12] Pour en savoir plus sur la construction de la figure de la sorcière, voir l’œuvre fondatrice de Silvia federici, Caliban et la sorcière, où cette dernière explique les liens entre capitalisme naissant et exploitation du corps des femmes, dont l’épisode le plus sanglant fut le génocide de milliers d’entre elles sur des bûchers. Rebelles du système, portant en elle un pouvoir menaçant pour l’ordre hétéro patriarcal, la sorcière est celle qui n’a pas besoin d’un homme pour vivre ou survivre, qui est proche du monde des plantes, de la guérison et des communautés de femme tout en cultivant une connaissance de l’invisible qui défie la rationalité masculine.

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