A quand un antispécisme intersectionnel?

Bahaffou Myriam 

Retranscription d’une intervention au Climate justice Camp à Bruxelles, le 3 Septembre 2019. 

« Cette discussion essaiera de comprendre pourquoi l’antispécisme est un combat qui peine à s’imposer dans les luttes pour la justice sociale. Il présentera des outils et des clefs pour essayer de le dégager de cette impasse et comprendre pourquoi l’oppression d’espèce est indissociable des autres. Pour le dire autrement, la libération de toustes les humain.es ne peut se faire qu’avec celle de tous les animaux. »

Introduction

Lorsque je demande au public que j’ai en face de moi s’ils sont familiers de l’antispécisme, plusieurs mains se lèvent systématiquement. Il y a deux ans, j’en comptais beaucoup moins, et il y a cinq ans, moins encore. Je suppose qu’il y a dix ou vingt ans, pas une seule main se serait levée, hormis chez les militant.es de la cause animale. Je demande ensuite à l’assemblée si elle peut me citer des noms qui lui viennent à l’esprit quand on parle d’antispécisme ; en général ce sont les mêmes réponses, allant de Peter Singer à Will Kymlicka ou Tom Regan en passant par Aymeric Caron en France, Yves Bonnardel ou David Olivier. Je m’amuse ensuite à rétrécir le champ en demandant de citer des femmes qui se sont illustrées dans le mouvement : là, j’entends chuchoter avec beaucoup de précaution Florence Burgat, Ophélie Véron, parfois Donna Haraway. Je termine par enfin par demander des noms de femmes non occidentales, et tout cela se finit généralement dans un silence légèrement gêné.  

Ce petit test vise à montrer que la production actuelle de discours sur l’antispécisme, le type de militantisme qu’on a en tête, et tout le continent philosophique édifié à partir de l’éthique animale est en fait représenté par une toute petite fraction d’individus : quelques penseurs occidentaux, blancs, intellectuels, pour beaucoup étasuniens. Ainsi les récits dont nous héritons en France sur l’antispécisme sont le fruit d’une vision fragmentée, et pour ainsi dire minuscule à l’échelle mondiale. Ces gens ne sont en effet pas les premiers à avoir pensé un monde où les différentes espèces vivraient en cohabitation harmonieuse. 

Le premier problème vient donc du type d’héritage que nous avons en France (et en Occident plus généralement) sur la lutte antispéciste. Les systèmes d’éthique animale comme ceux de Regan, Singer ou Caron repose en fait – de façon très simpliste, je n’ai pas le temps de développer chacun d’entre eux – sur l’idée que les animaux ont des droits qui devraient leur être reconnus. Par là ils entendent que pour tendre vers un monde moins injuste envers les autres espèces, il faudrait que ces dernières acquièrent les mêmes droits que les humain.es. Chacun d’entre eux tente de le prouver rationnellement : ainsi, comme nous, les animaux (à différents degrés et selon différentes espèces) pensent, sont dotés de mémoire, peuvent rire, se projeter dans le futur, avoir une vie intellectuelle intense, éprouver de l’empathie, de l’amitié, de la jalousie.                                                                                                                                   

Mais ce vocabulaire est très occientalo-centré. Si les droits ont constitué le fer de lance de nombreux mouvements sociaux, il n’assure pas une base universelle de reconnaissance de l’autre. Donc, comment parler d’antispécisme si nous nous appuyons toujours sur cette notion de droits individuels, sur l’idée que la vie multi-espèces sur Terre se résumerait à la reconnaissance de caractéristiques spécifiques chez les animaux non-humains ?

L’espèce  

Essayons de trouver un point de départ. L’antispécisme est une oppression d’espèce, en l’occurrence la domination indéniable de l’espèce humaine sur toutes les autres, au point de provoquer leur extinction globale à une vitesse effarante. Penchons-nous d’un peu plus près sur cette notion. Qu’est-ce que l’espèce ? Quelles représentations nous viennent lorsque l’on parle d’espèce humaine ?


Fermons les yeux une seconde et essayons de faire venir une image qui correspondrait aux mots  « espèce humaine », ou « humain ». Essayons vraiment, ça ne coûte rien.
(Un temps.)


Généralement on se figure une silhouette humanoïde, mais qui ressemble fort à un individu de sexe masculin, plutôt blanc, plutôt grand, plutôt valide. On peut aussi s’imaginer cette fameuse ligne faussement darwinienne, qui démarre par une minuscule créature aquatique qui peu à peu sort de l’eau et, étapes par étapes, se transforme jusqu’à devenir l’accomplissement ultime de l’évolution, l’Homme (encore une fois entendu comme un individu masculin, blanc, jeune, valide).  

Par là il faut comprendre que la vision de l’espèce est déjà teintée de représentations sociales. En fait ce qui m’intéresse, ça n’est pas tellement les critères de la biologie et des sciences pour définir une espèce, mais plutôt les projections des gens, les discours qui influencent nos manières de penser. Pour le dire autrement, qui s’imagine une femme asiatique quand on parle d’humain générique ? Qui s’imagine un enfant noir ? Personne ne les prendrait comme symboles de l’espèce humaine. 

Voici où je veux en venir : cette construction discursive de l’espèce humaine va créer, à l’intérieur même de la catégorie « humains », des sous-espèces. Je crois sincèrement que l’espèce est en grande partie un produit social : qu’on se rappelle il n’y a pas si longtemps la cohorte de scientifiques qui démontraient de la façon la plus rationnelle qui soit que les Noir.es n’appartenaient significativement pas à la même espèce que les Blanc.hes. Ou du moins, qu’ils étaient à un degré d’évolution moins avancé. Tout cela ne doit pas être enterré comme un épisode honteux de notre passé colonial. Au contraire, il faut comprendre comment tout ce savoir et cette science ont construit une définition de l’espèce basée sur un modèle universaliste, qui part d’un individu de sexe masculin, blanc, valide, et l’érige en représentation unique et générique de l’humanité. Cela sous-entend que tous ceux qui ne se conforment pas à cette image ne correspondent pas à ce qu’est, ou ce que doit être, l’espèce humaine. L’espèce évolue donc au gré des découvertes et remises en questions des biologistes et des chercheurs (en bref, de la science) mais aussi en fonction des régimes sous lesquels nous vivons, de l’argent injecté dans telle ou telle recherche, de l’espace géographique d’où nous pensons, de l’époque historique dans laquelle l’espèce est racontée.

Dans l’histoire, l’espèce va donc être convoquée à plusieurs reprises, qu’il s’agisse du développement et de la justification de l’eugénisme dès les années 30, ou des zoos humains où on exhibait des peuples non occidentaux jusqu’en 1920. Pour le dire autrement, le racisme scientifique a laissé place à un racisme populaire. Les représentations, les idées, la circulation de préjugés et d’images ont directement découlé des « avancées » et du « progrès » scientifique qui proposait de traiter l’hystérie comme une maladie féminine par nature, ou qui prenait des corps de femmes esclaves comme cobayes médicaux. Du poisson à l’Homme (avec un grand H), nous avons une vision linéaire de l’espèce où, de temps en temps, apparaissent les femmes, les Noir.es, les Juif.ves, les handicapé.es, comme des sous espèces, de la vermine à exterminer, de la force à exploiter, ou un terrain fabuleux pour expérimenter toutes sortes de tests visant à l’amélioration, justement, de l’espèce humaine, la vraie. De la même manière que les bœufs sont vus pour la force qu’on peut leur soutirer, les forêts comme du bois à extraire, les corps qui ne répondaient pas aux critères de l’espèce se sont vus dépossédés de leur liberté.  

On nous a donc fait croire que nous étions absolument séparé.es des animaux pour mieux les dominer, de la même manière que le projet colonial a construit un « eux » et un « nous » aux natures différentes qui fonctionne toujours aujourd’hui. En fait, c’est le même paradigme de violence qui nous fait trouver normal qu’on insémine de force une vache, qui nous fait accepter le viol d’une femme, qui nous convainc du bien-fondé de l’implantation des mines d’uranium au Niger. A chaque fois, c’est bien l’appropriation du corps, de la chair de l’autre et la dépossession de son individualité qui sont à l’œuvre dans chacun des cas. C’est « l’habiter colonial », pour citer Malcom Ferdinand. Le carnisme est une forme extrême d’habiter colonial. D’ailleurs, pour se nourrir de viande, l’industrie marketing et les représentations qui en découlent sont teintées à la fois de sexisme et de racisme. Une petite histoire récente : je me trouvais avec un ami dans une rue à Paris, nous nous arrêtons pour acheter une gaufre. Je plaisante avec le vendeur du stand, je ris fort, lui aussi. Après m’avoir demandé mes origines, celui-ci regarde mon ami en lui disant « il faut bien la dompter celle-là ! » Me voici animalisée en un clin d’œil. J’étais devenue la femme arabe à domestiquer, exotique et indocile.

Si l’antispécisme est un combat pour la fin de l’oppression liée à l’espèce, alors parlons de l’histoire coloniale et misogyne de ce terme d’espèce. Aujourd’hui, l’antispécisme est asphyxié dans des « expériences de pensée » du type « sauveriez-vous un millier de chiens ou un humain s’ils étaient sur un bateau », tout cela avec un vocabulaire extrêmement peu compréhensible. Les associations militantes, si certaines font un travail remarquable, sont également tributaires du monde universitaire qui crée les termes de la lutte, entre sentience, welfarisme et autres concepts parfois complexes. Les associations en France sont elles mêmes toujours blanches, et quand je dis blanche je ne fais pas spécifiquement référence à la couleur de peau, mais plutôt à un dispositif de connaissance et d’appréhension du monde basé sur l’ignorance de la colonialité (et de combien elle constitue notre savoir, nos pratiques, nos représentations, en tant qu’héritiers occidentaux), l’universalisme, l’homogénéisation, l’altérisation abusive et la réduction au silence des non-Blanc.hes . Je comprends donc la blanchité comme une attitude politique au monde qui se base sur des récits issus de la colonisation et de l’infériorisation systémique de tout ce qui n’est pas elle.  

Responsabilité

Le deuxième point qui m’intéresse est la responsabilité. Finalement, si l’antispécisme est représenté quasi systématiquement par des personnes blanches, comme l’écologie, n’est-ce pas parce que ce sont elles qui en sont responsables ? Ne serait-ce pas normal qu’elles se sentent enfin responsables d’un système carniste qui dévore le monde d’une bouchée ? S’il y a eu un équilibre un jour sur la Terre, n’a-t-il pas été définitivement détruit par la traite négrière, par la Shoah, par les multinationales qui pompent l’énergie de la terre au point de la sécher de toute régénération possible ? N’est-ce pas le patriarcat capitaliste colonial qui en est responsable ? La blanchité est un dispositif qui est nécessaire à l’établissement de cette domination sans précédent, aussi il serait judicieux de faire comprendre aux représentants des luttes véganes et antispécistes qu’on ne parle pas d’une « humanité » indéterminée, que « l’Homme » ne détruit pas la planète. Une femme chilienne ne détruit pas la planète au même titre que le PDG d’Amazon. Donc peut-être que la prépondérance de personnes blanches au sein de ces luttes a tout à voir avec une prise de conscience de leur responsabilité dans la catastrophe climatique, lié à leur héritage colonial, à leur mode de vie basé sur l’exploitation systémique des pays des Suds. Pourtant, peu de groupes écologistes ou véganes prennent en compte les dynamiques de race dans leur militantisme.

Ainsi, les discours individuels et culpabilisants dont une bonne partie des écolos véganes sont champions ne font que certifier aux personnes racisées qu’elles n’ont pas leur place dans cette lutte. Pire, ils reproduisent une attitude coloniale qui consiste à se sauver soi-même par des actions « bonnes » en termes d’éthique, tandis que les autres sont de toute façon ignorants et n’ont pas réellement compris l’importance de « donner des droits aux animaux ». Cependant, ce n’est pas en changeant sa simple consommation que le monde sera plus juste. J’y viens. 

Aujourd’hui on constate une effervescence pour le véganisme : je vois des restaurants ouvrir partout, de nouvelles marques émerger, des magasins de vêtements véganes, des profils instagram dédiés uniquement à la cause, bref le véganisme est enfin devenu sexy et cool. Mais on n’a jamais constaté autant de viande dévorée dans l’histoire non plus. Pourquoi donc le véganisme n’est-il pas efficace ? Pourquoi ne réussit-il pas à convaincre, au vu de la prolifération de ses discours ? En fait, le véganisme actuel en France tend à une modification de la consommation, une façon plus healthy de se nourrir, mais ne remet absolument pas le paradigme de la consommation elle-même. La question n’est pas de comment créer une marque de vêtements véganes, mais comment arrêter de nourrir l’industrie textile. Nous avons assez de vêtements. Nous avons assez de salad’bar, de lieux healthy, de publications pleines de couleurs végétales dans nos smartphones pleins de lithium. Tout cela ne sort pas d’une sphère productiviste et capitaliste. La question n’est pas « comment consommer sans animaux », mais comment ne plus consommer dans le circuit productiviste. Cela va plus loin que la consommation et amène à une remise en question fondamentale de la production. 

Ainsi, il faut l’avouer, l’antispécisme n’est absolument pas une menace pour le pouvoir en place. 

Hiérarchie des luttes et dignité

On peut légitimement se demander : pourquoi voudrait-on donner des droits aux animaux quand on est harcelés par la police ? Quand on est victime d’inceste dans sa famille ? En général, « donner des droits aux animaux » est vu comme une atteinte à la dignité humaine, car nous-mêmes ne bénéficions pas de droits essentiels.  

C’est une atteinte à la dignité humaine que de se dire qu’on va donner des droits à des autres alors que nous même n’en bénéficions pas. 

C’est là le cœur du problème. Cette manière de penser a traversé l’histoire et n’a jamais donné rien de bon. A chaque fois qu’un groupe a décidé que les autres ne pourraient pas avoir de droits tant que EUX-MEMES n’en auraient pas, une pensée hiérarchique a classé les combats sociaux selon leur état d’urgence. Soit le féminisme n’était pas important, car c’était en premier lieu la lutte des classes qui était primordiale ; soit le féminisme noir ou islamique était une distraction, l’urgence était la libération de toutes les femmes, soit encore les combats antiracistes étaient une perte de temps, ce qui était en jeu était le changement climatique.  

Je pense qu’il faut changer de sens la réflexion. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas de droits que d’autres ne devraient pas en avoir du tout, mais plutôt parce que nous en sommes justement privés qu’on devrait en faire bénéficier selon des critères plus inclusifs. 

Pour tourner ça plus simplement : est-ce que vous pensez sincèrement promouvoir une quelconque forme de justice sociale quand nos sociétés reposent sur la mort industrielle de 100 milliards d’animaux par an ? (sans parler des animaux aquatiques, ce qui donne un chiffre qui dépasse l’entendement) Alors que la production de soja à l’autre bout de la planète exproprie des communautés autochtones, détruit les sols et la biodiversité, envoie du méthane dans l’air, Alors que l’industrie de la viande renforce des stéréotypes virilistes où des mecs se retrouvent autour d’un barbecue, où des Noir.es sont associés au KFC où ils mangent les sous-animaux du capital ? Sincèrement ? Si votre réponse est non, alors il est urgent de penser l’antispécisme d’une nouvelle manière. Et oui, le mouvement en France est porté par des personnes qui rejouent des schémas de domination , mais d’autres façons d’être végane existent, et elles ne se limitent pas simplement à l’absence de consommation d’animaux. Intéressons-nous au black veganism, au véganisme autochtone, ou à d’autres façons de se nourrir du végétal qui sortent de ce schéma blanc et déconnecté des autres luttes. 

Nous étions antispécistes avant que la lutte ne devienne cool

Je pense que nous n’avons pas besoin de nous déclarer antispécistes pour l’être. Je pense qu’en étant antiracistes, anticolonialistes, nous pouvons prôner une vision plus harmonieuse du vivant en général, pas seulement des humains, et nous replaçons l’extermination des espèces animales et végétales dans un projet politique mortifère qui a attaqué notre histoire et nos cultures. Et si ce n’est pas le cas, il faut sérieusement nous y atteler. Nous n’avons pas le vocabulaire savant de l’antispécisme ou de l’éthique animale, qu’importe. On ne les a pas attendus pour créer cette incroyable diversité de spécialités de chez nous à base de végétal, sans parler de la médecine ou de la cosmétique. Quand ma mère cuisinait à la maison parce que c’était les recettes de ses ancêtres ou parce que la galère ne lui permettait pas d’acheter de la viande, personne n’est venu lui remettre une médaille d’antispéciste.  

Au sein du mouvement blanc antispéciste s’est donc produite une amnésie générale, une énorme ignorance de toutes les cultures basées sur le végétal, comme s’il s’agissait d’une découverte. J’ai vraiment l’impression que les personnes militantes ou théoriciennes de l’antispécisme ont pu complètement investir ce combat parce que justement, leur référentiel alimentaire était extrêmement carné : en France,  la gastronomie est complètement basée sur les protéines animales, qu’il s’agisse de la crème, du beurre, des œufs, du porc … Mais ce référentiel est loin de constituer la norme et ignore totalement les productions culinaires végétales méditerranéennes ou caribéennes par exemple. Je constate la même chose pour les remèdes à base de plantes : la naturopathie est soudainement à la mode, très chère, et encore une fois destinée à un public blanc. Pourtant, les plantes abortives, les hallucinogènes, les secrets et bénéfices du monde végétal ont aussi été l’objet d’une colonisation sans précédent. Personne n’est venu nous féliciter d’être écolo quand on se lavait au rhassoul ou qu’on respirait l’eucalyptus au hammam. Il existe donc depuis toujours une sorte de véganisme grassroots. Les productions françaises autour de l’antispécisme ignore cela, ce qui le place dans une pensée coloniale où le seul référent est la culture occidentale. Cela est confirmé par le penchant assumé par l’industrie végane pour des aliments comme l’avocat, les bananes ou les noix de cajou directement issus du système colonial. Pourtant, c’est bien de construction de la blanchité en tant que négation de l’autre, en tant que consommation capitaliste du non-humain dont il faut parler. Cet aveuglement volontaire a abouti finalement à une pureté militante qui pose l’antispécisme comme le nec plus ultra de la lutte, sans remettre en question ses fondements. C’est aussi là qu’on approche dangereusement d’un véganisme fasciste, qui dénigre les combats humains au profit de ceux des animaux, alors qu’encore une fois, les deux sont liés selon un système de domination similaire, sinon identique, celui du patriarcat capitaliste et colonial. On en arrive à des représentations des animaux « sauvages » directement associés à l’Afrique (alors que la faune et la flore sauvage existent tout à fait en Europe !) , à une humiliation raciste des populations chinoises qui mangent du chien, et à une apparition décomplexée de l’islamophobie lorsqu’il s’agit d’insulter ces horribles musulmans qui égorgent un mouton pendant l’Aid. Bref c’est un véganisme déconnecté, identitaire, qui ne remet pas en question le patriarcat, le capitalisme et reproduit des schémas de domination dans le seul but d’obtenir une bonne conscience morale et/ou écologique. 

L’animalité est notre dignité  

L’antispécisme n’aurait donc plus grand-chose à voir avec la sauvegarde des animaux, pas seulement en tous cas. Plutôt avec la sauvegarde de l’animalité en général. Car en détruisant les animaux, on détruit notre animalité. En traitant les « autres », les femmes, les Noir.es ou les handicapées comme des animaux, nous nous séparons d’elleux, nous traçons une ligne invisible qui leur relègue l’animalité, tandis que nous restons pur.es. Pourtant, cette animalité nous lie toustes. Si on se donne la peine de se réapproprier cette animalité, de manger comme des animaux, de baiser comme des animaux, de faire groupe comme des animaux, de respecter le vivant comme les animaux, alors nous nous réapproprions la vie, celle en chacun.e de nous. Et là nous faisons communauté, au sens très premier du terme, nous sentons que nous ne sommes pas divisés entre un « eux » et un « nous », et s’il y a un eux et un nous cela se joue entre ceux aux manettes de la destruction globale, et nous ici dans cette salle qui luttons pour un autre récit. C’est pourquoi je préfère la notion d’espèce compagnes, de communauté multi-espèces, à celle de droits des animaux. Sortons de cet humanisme une bonne fois pour toutes et prenons notre animalité comme partie intégrante de nous, au lieu de vouloir la condamner chez les autres. 

Conclusion  

La proposition de mon mémoire de recherche d’utiliser le terme « véganisme éclairé » avait pour but de créer un outil qui puisse montrer les insuffisances du véganisme en tant que tel. En choisissant le mot « éclairé », je faisais référence aux Lumières, celles qui ont forgé la raison ultime démocratique à l’époque même où on traînait des femmes dans des cages et où la colonisation était censée promouvoir la meilleure version de l’Homme. Le véganisme éclairé serait justement éclairé par d’autres pratiques, d’autres luttes, hors du régime politique de la connaissance rationnelle porté par les Lumières.  

Pour finir sur le spécisme, je tiens à dire qu’il ne préexiste pas à nos luttes. Je ne lutte pas contre le spécisme uniquement mais contre tout ce qui produit, permet et encourage le spécisme. Contre le monde qui permet qu’on tue impunément 100 milliards d’animaux par an. Contre une société patriarcale, blanche et hétérosexiste qui nous empêche d’embrasser notre animalité, de faire communauté ou d’écrire d’autres récits. C’est peut-être ma différence principale avec l’antispécisme mainstream dont j’ai essayé de parler précédemment.  Je crois qu’il est temps de laisser place à des histoires non occidentales, qui ont su vivre, raconter les animaux et les humains sans opérer de distinction déterminante. Je pense qu’il est même de notre devoir, si nous avons vraiment à cœur de créer un antispécisme intersectionnel, de porter un regard critique sur cette lutte et porter enfin des récits différents hors de nos sphères universitaires.  

2 Replies to “A quand un antispécisme intersectionnel?”

  1. Bonjour,

    Une petite remarque: vous parlez de 100 millards d’animaux tués par année. Ce faisant, vous oubliez les 1000 à 3000 millards de poissons massacrés par la pêche.

    Et sinon, je m’étonne qu’à plusieurs reprises dans votre texte, vous encensiez la consommation végétale des populations non occidentales et prétendiez par là qu’elles seraient en gros plus « évoluées » que nous, pauvres occidentaux dont la culture alimentaire est principalement basée sur les produits animaux.
    Pourtant, vous critiquiez à peine plus haut cet accent qui est sans cesse mis sur la consommation (avis que je partage à 100%). N’est-ce pas un peu contradictoire ?

    Quand à parler de « véganisme éclairé », il est encore question de mette en avant un terme associé à un mode de consommation, ce qui me semble peu approprié. Pourquoi pas ne pas avoir choisi « antispécisme éclairé » ?

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    1. Bonjour,

      Merci pour vos remarques, et pour la correction (j’ai mis l’article à jour !) Je trouve qu’il y a des chiffres tellement démesurément grands qu’ils finissent par ne plus rien dire. Et puis les limites du nombre peuvent être toujours modifiées, il y a des écarts incroyables entre les estimations « hautes » et « basses ».
      Je ne prétends à aucun moment qu’une population est plus « évoluée » qu’une autre, puisque je cherche justement à critiquer le paradigme linéaire de l’évolution comme une ligne univoque où il y aurait ceux qui sont devant, et derrière eux, ceux qui ont du retard. Cette manière de dessiner le monde est issue justement d’un mécanisme colonial où il faudrait, au pire, montrer à quel point nous sommes les plus évolués en se servant chez ceux qui le sont moins, et, au mieux, faire preuve de pitié pour ceux ravagés par cette course et les « civiliser » autant que possible. Par contre, ce que je cherche à critiquer est l’aveuglement, l’oubli ou l’ignorance délibérée de toutes les cultures végétales qui existent en dehors de l’Occident et auxquelles l’antispécisme se réfère extrêmement peu.
      Je crois enfin qu’insister sur une alternative de consommation dans une société hautement consumériste comme la nôtre ne peut qu’être utile, et c’est pour cela que je parle principalement de cela dans cet article. Mais vous avez raison, on aurait pu tout à fait se pencher sur d’autres aspects des cultures végétales, comme leurs cosmologies, leurs récits, ou l’histoire de la domestication …
      Et en ce qui concerne le terme de véganisme, je le trouve plus ancré dans la pratique, il parle de chair (et non de consommation, à mon sens), alors qu’antispécisme renvoie plutôt à une dimension théorique, une position politique et idéologique.

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